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Luc Plamondon, Michel Berger – Starmania – 1978   Player

Article de Richard Baillargeon

Luc PlamondonL'opéra-rock Starmania survient à un moment crucial, tant pour son auteur que pour ce créneau musical. Luc Plamondon compte alors une décennie de succès, co-écrits avec des compositeurs québécois de renom : André Gagnon, François Cousineau, Michel Robidoux, etc. Plamondon met sa plume au service des grandes voix de l’époque : Diane Dufresne, Renée Claude, Pauline Julien et déjà, en France, Julien Clerc, Nicole Croisille. À partir de Starmania, Plamondon se consacrera avant tout à des projets collectifs. Le concept d'opéra-rock, né dans les années 60 avec Hair, Tommy, Jesus-Christ Superstar, n'est plus vraiment à la mode, au moment où se concrétise Starmania. En 1973, une première tentative du trio Plamondon-Cousineau-Dufresne Opéra-Cirque n'avait alors suscité qu'un intérêt d'estime. Deux ans plus tard, un coup de fil du compositeur français Michel Berger qui souhaite créer une fresque musicale futuriste en collaboration avec le parolier québécois, viendra changer la donne. Cette gestation durera plus de deux ans, entrecoupée d'autres projets de part et d'autre. Le résultat paraît d'abord sur un double album, à l'automne 1978, avant d'être présenté sur scène à Paris l'année suivante, puis à Montréal en 1980.

Pour la génération des « beatnicks » et des hippies, la fin des années 1970 est une période de désillusion. L'euphorie qui a marqué la fin du conflit au Vietnam s’estompe au lendemain de l'affaire Watergate. De l'autre côté de l'Atlantique, alors que l'Angleterre se prépare à élire sa « dame de fer », Margaret Thatcher, une partie importante et surtout très visible de la jeunesse adopte le slogan « No Future » et l'allure punk. Sans puiser au style musical ou à l'idéologie de ce mouvement, Berger et Plamondon sont au diapason de cette génération. Leur oeuvre traduit la grisaille à peine anticipée d'un monde où l'être humain a perdu tout contrôle sur sa vie. Certains individus tentent de sublimer en voulant contrôler le monde, d’autres préfèrent briller d'un éclat factice, tels les personnages de Zéro Janvier (Le blues du businessman), Stella Spotlight (Les adieux d'un sex-symbol). Les personnages s'inquiètent de ce que sera la vie «dans les villes de l'an 2000», entre la recherche d’identité (Un garçon pas comme les autres), la résignation quotidienne (Monopolis), la robotique (Complainte de la serveuse automate) ou l’hédonisme inconscient (Ce soir on danse à Naziland).

Présenté dans sa version originale avec une distribution prestigieuse: Claude Dubois (remplacé sur scène par Étienne Chicot), Diane Dufresne, France Gall, Fabienne Thibeault, Nanette Workman, Daniel Balavoine, etc,  l’opéra-rockdevient par la suite un tremplin pour plusieurs chanteurs québécois et français. En vingt ans, plus de cinq millions de personnes auront vu l’opéra, incluant les adaptations allemande, espagnole et londonienne. Une version anglaise Tycoon, signée Tim Rice et Andrew Lloyd Weber, est gravée sur disque en 1992 et connaît un échec. On apprend récemment (La Presse, 8 septembre 2006) que l’opéra rock sera porté à l’écran par une société française.

Starmania a eu force d'exemple au Québec et en France; plusieurs opéras populaires seront crées par la suite : Les Misérables, Roméo et Juliette, Les Dix commandements. Graduellement, la formule de l'opéra-rock séduit aussi le public de la comédie musicale et relance le genre. Plamondon a co-écrit avec des compositeurs français d’autres opéras-rock : La légende de Jimmy (1989) , Sand et les Romantiques (1991) et surtout Notre-Dame de Paris.  Malgré tout,  Starmania demeure son œuvre fétiche et fait figure de référence dans la francophonie.

Disque de Starmania

Demeuré en tête des palmarès pendant trois mois, l'album original contient plusieurs succès majeurs. Pourtant, la chanson emblématique de Starmania demeure « Le Blues dubusinessman » interprétée par Claude Dubois. L’impact de cette chanson est dû uniquement à la version originelle de 1978, Dubois n'ayant pas pris part à la version scénique. Étonnamment, ce titre s'avère l'un des - sinon LE - plus connus que Dubois ait interprété, alors qu'il est un des rares dont il ne soit pas l'auteur. L'artiste a intégré sa personnalité tant par la forme (avec ses « falouida, falouido ») que par le rendu du propos (timbre de la voix et intonation quand il chante « pouvoir être un anarchiste et vivre comme un millionnaire. » Dans cette chanson, Plamondon a su cristalliser le rêve fou de la génération des baby-boomers qui nourrissaient de grandes ambitions.

Musicalement, l'enregistrement ne peut laisser indifférent et affiche dès le départ la stature d'un hit massif. La chanson est construite en forme de crescendo. Après un début  de guitare acoustique et voix, les autres instruments et les chœurs s’ajoutent jusqu’à l'apothéose finale: «pouvoir dire pourquoi j'existe. » Plutôt que la traditionnelle alternance couplet/refrain, on retrouve ici deux volets antinomiques. La première partie, au propos plus superficiel, tient presque de la confidence chuchotée à mi-voix «J'ai du succès dans mes affaires »; la seconde partie, décrivant les désirs secrets du personnage, devient plus expressive et s’amplifie à partir de la cassure «J'aurais voulu être un artiste.»

Plamondon traduit dans son écriture l'essentiel du monde contemporain. Capable de pondre un texte sur mesure pour un interprète particulier, il préfère cependant créer des univers où chaque protagoniste est issu de sa vision. Derrière ses légendaires lunettes noires, Plamondon est un personnage plutôt réservé mais qui, à l’occasion, n’hésite pas à parler haut et fort pour faire avancer les causes qui lui tiennent à cœur, notamment celle du droit d'auteur.

Liens

http://www.thecanadianencyclopedia.com/index.cfm?PgNm=TCE&Params=Q1ARTQ0003926

 

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